Le radeau de la Méduse – Théodore Géricault – 1819

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   Un radeau sur une mer agitée. Des corps dénudés, maltraités, torturés.

   Un mouvement qui rassemble la majeure partie des naufragés : tous s’entassent, se pressent les uns contre les autres, laissant surgir au sommet un unique homme noir, de dos, agitant un tissu rouge et blanc. Les visages, les regards, les gestes, sont tendus vers l’horizon, vers ce minuscule point que l’on distingue à peine, mais qui pourtant symbolise l’espoir.

   Au-delà de ce mouvement, d’autres corps gisent, en marge. Des corps abandonnés, pris dans le sommeil de la mort. Les vivants s’appuient sur eux pour bâtir leur mouvement d’espoir ; ils sont ce qui leur est indispensable pour continuer à vivre. Parmi les morts, un homme âgé, au regard hagard, perdu dans des pensées morbides, dans ses souvenirs communs avec le jeune homme qu’il tient dans ses bras. Le cadavre de ce jeune homme à l’identité floue, qui pourrait tout aussi bien être son fils que son amant, ne doit pas disparaître dans les flots ; le vieil homme ne veux pas laisser s’enfuir la dernière preuve tangible de son existence. Les autres corps, étendus autour du duo, sont laissés à l’abandon, la tête plongée dans l’eau pour l’un, les traits marqués par la terreur et la douleur pour l’autre : plus personne ne fait attention à eux.

   L’espoir des personnages est celui de ceux qui ont peur de mourir: leur vie ne tient plus qu’à un fils. Les planches sur lesquelles ils se tiennent se détachent au grès des courants marins, créant des pièges fourbes dans lesquels il est facile d’y perdre une jambe ou d’y sombrer entièrement. Et sur cet amas de bois et de cordes, la voile sur laquelle ils semblaient compter est gonflée par les vents, mais rien n’y fait, elle est trop petite et inutile sans gouvernail.

   Et vient une vague destructrice qui risque de les engloutirent.

   C’est un moment intense où l’avenir des survivants est incertain. Vont-ils êtres engloutis par la vague ou le bateau visible à l’horizon va-t-il arriver à temps ? Fin tragique ou sauvetage héroïque ?

THEODORE GERICAULT  Le Radeau De La Méduse - 491 x 716 cm - 1818 - 1819

Le radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1819

   La scène décrite est celle qu’a choisi de représenter Théodore Géricault , un peintre français du XIXème siècle dans son tableau Le Radeau de la Méduse. En 1818, il est connu comme le « peintre du cheval » mais il cherche une reconnaissance à la hauteur de son talent. C’est la raison pour laquelle il souhaite faire un tableau de grand format mais pas avec un sujet antique comme le faisaient tous les peintres d’histoire de l’époque : Il préfère choisir un fait divers. Il commence donc à chercher dans les journaux et s’intéresse en premier lieu à l’assassinat d’un haut aristocrate parisien, mais il abandonne cet affaire très vite au bout de quelques croquis.

 

   En 1816 arrive un des plus gros scandale de la restauration. Après l’exil de Napoléon et le retour des Bourbons sur le trône, l’Angleterre rend le Sénégal à la France. Le roi, Louis XVIII, décide d’y envoyer une délégation prestigieuse pour la restitution de sa colonie. Il prépare une flottille avec à sa tête le fleuron de la marine française, la Méduse.

   Le 17 juin 1816 part donc le nouveau gouverneur du Sénégal, Julien Schmaltz, avec les fonds monétaires et les fonctionnaires indispensables au fonctionnement de la colonie. Se trouvent aussi sur le bateau des architectes, des cartographes, des ingénieurs, des aventuriers, des soldats et des colons. La frégate est placée sous le commandement de Hugues Duroy de Chaumareys, capitaine médiocre de l’ancien régime qui n’a pas navigué depuis 25 ans. Le voyage se passe sans encombres, bien que le capitaine se dispute beaucoup avec ses officiers.

   Les ennuis commencent lorsque la frégate arrive près du golfe de Guinée, une région maritime particulièrement dangereuse notamment à cause des très fortes marées et des bancs de sables. Le capitaine décide de ne pas contourner le golfe pour gagner du temps mais le fond se réduit très vite et bientôt le bateau s’échoue. Mais rien n’est encore perdu, il est encore possible de délester la frégate de tous les objets lourds pour qu’elle se dégage un peu du banc de sable ce qui lui permettrait, une fois la marée haute, de repartir. Une dispute éclate encore une fois et quand elle se termine, il est trop tard.

   La Méduse s’enfonce encore plus dans les eaux traîtres du golfe et elle est définitivement échouée sans espoir d’être sauvée. Les canaux de sauvetages sont donc sortis mais il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Les femmes et les enfants d’abord, les fonctionnaires et personnages d’importances ensuite montent dans les canaux. Malgré le code d’honneur, Hugues Duroy de Chaumareys prend place sur l’un des canaux alors que 149 passages sur les 400 que comptait la frégate sont encore bloqués sur le bateau, bien que certains canneaux soient tellement surchargés qu’ils étaient sur le point de couler. On construit alors un radeau immense où on place une voile, qui ne rend pas pour autant le radeau capable de se déplacer et de se diriger. On attache tous les caneaux ensemble et tout à l’arrière le radeau tenu par une simple corde. Les survivants avancent vers les côtes africaines mais ils sont ralentis par le radeau.

   Le 5 juillet, les cordes sont coupées, simple accident pour les officiers des canaux mais acte de sabotage pour les survivants du radeau. Les canaux rejoignent les côtes et après quelques mésaventures avec des pirates et des bandits du désert, ils retrouvent tous la route pour Saint-Louis du Sénégal. Mais le radeau dérive et se perd loin des côtes.

   Ici commence le cauchemar. Les 149 personnes présentes sur le bateau de fortune sont toutes debout avec de l’eau jusqu’au genoux voir plus haut. Même sur la petite surélévation au milieu il y a 20 centimètres d’eau. Le sel et le soleil brûlent la peau. Le manque d’eau et de nourriture pousse au cannibalisme. La folie et la maladie envahissent le radeau. On jette des gens à l’eau et des mutineries éclatent. Au bout de 12 jours il ne reste plus que 15 survivants qui sont au bord du suicide. L’Argus, un bateau de la flottille française, arrive pour sauver ce qui reste des passagers de la Méduse. Le cauchemar est finit mais peu ont survécus. Et après le traumatisme d’un voyage où les pires pulsions animales des hommes se sont déchainées, comment vivre normalement ?

   La moitié des survivants vont mourir d’un apport nutritionnel trop important après une période de jeûn si longue. Mais d’autres comme Henri Savigny et Alexandre Corréard vont pour exorciser leur malaise, écrire des livres de témoignage. 

   Théodore Géricault voit tout de suite dans ce fait divers le moyen d’exprimer son désir de monumentalité et ses pulsions créatrices. Il commence alors une préparation intensive du tableau qui le rendra célèbre. Il rencontre deux des survivants du radeau de la Méduse et, avec leurs témoignages, il plonge de l’univers morbide du naufrage. Il construit une maquette du radeau comme il devait être à sa construction. Mais sa véritable obsession sera de trouver quel moment représenter dans le périple des naufragés. Il opte d’abord pour le moment où les matelots se révoltent contre les officiers. On voit cette première tentative dans l’illustration 1. Mais il cherche une image plus forte, un symbole que le peuple pourrait comprendre facilement. Il pense un instant à peindre une scène de cannibalisme mais il abandonne l’idée très vite. Certains pensent que c’est pour ne pas choquer le public. Mais je pense que c’est surtout car il cherche à peindre un moment synthétique où toutes les sentiments des survivants s’expriment en un instant précis. Un instant qu’il finit par trouver.

THÉODORE GÉRICAULT  Etude Pour Le Radeau De La Méduse  28 x 38 cm  1818 - 1819

Scène de cannibalisme

THÉODORE GÉRICAULT  La Revolte Des Matelots Contre Les Officiers Sur Le Radeau De La Méduse  40,6 × 59,3 cm  1818

Scène de rébellion entre les officiers et les soldats

   Il dessine la scène de sauvetage quand l’Argus arrive pour secourir les survivants. Mais plus les croquis avancent dans le temps plus l’Argus se fait petit et dans la version finale il devient un point à peine visible à l’horizon. Il modifie aussi le sens de lecture vers la droite, comme dans un livre. On commence à voir peu à peu l’émergence d’un mouvement. Les croquis du début sont assez académiques avec des mouvements théâtraux et des corps idéalisés alors qu’ils sont censés être affamés. Mais les influences classiques s’effacent devant un mouvement plus prononcé et des corps moins parfaits. Et bientôt émergera la scène finale.

THÉODORE GÉRICAULT  Etude Pour Le Radeau De La Méduse  24 x 33 cm

Naufragés sauvés par l’Argus

THÉODORE GÉRICAULT  Etude Pour Le Radeau De La Méduse  13,2 x 20,5 cm

Étude pour la composition et les corps

    Au bout d’un peu plus de six mois de préparation Géricault dessine une aquarelle où on retrouve pratiquement tous les éléments du tableau final. La mer agitée, le ciel orageux, la dispositions des personnages, composition avec deux pyramides, … Tout y est. Il ne finit pas son étude car il sait qu’il a trouvé la scène adéquate pour son tableau. On retrouve l’horreur et l’agitation des premières croquis mais aussi l’espoir et délivrance de ceux qui viennent après. Et le désespoir vient s’entrechoquer avec les autres émotions pour former une scène synthétique qui réunit toutes les émotions. C’est ce que cherchait Géricault un tableau tiraillé entre plusieurs sentiments clairement identifiables. C’est un tableau pour le peuple qui peut le lire facilement car il s’inscrit dans une période contemporaine et qu’il n’y a pas de références intelectuelles comme dans un tableau de David. Nul n’a besoin de connaissances en mythologie ou en histoire antique pour comprendre ce tableau, ce qui le rend accessible à tous.

THÉODORE GÉRICAULT  Esquisse Pour Le Radeau De La Méduse  65 x 83 cm  1819

Étude finale pour le choix de la scène représentée

   Il se consacre ensuite à des études pour ses personnages. Il demande à son assistant ou à ses amis de posés. Il fait aussi appelle à un modèle pour les trois personnes noires du tableau qui sont en fait le même modèle vu sous différents angles. Il dessine avec une grande minutie pour bien s’imprégner de son tableau.

THÉODORE GÉRICAULT  Etude Pour Le Radeau De La Méduse  24.4 x 34 cm  1819

Étude d’homme nu assis

THÉODORE GÉRICAULT  Etude Pour Le Radeau De La Méduse  1819

Étude pour l’homme noir qui se tient sur le tonneau

   Il se dévoue complètement à sa peinture, il s’installe dans un atelier près de l’hôpital Beaujon à Paris. Ici commence véritablement l’aventure de Géricault comme le dira l’historien de l’art, Georges-Antoine Boris : « Débuta alors une sombre descente. Un fois les portes refermées, il se plongeait dans son oeuvre. Rien ne le repoussait. » L’étude des cadavres devient une obsession. Il veut rendre avec le plus grand réalisme la rigidité cadavérique et la décomposition des chairs. Il dessine dans la morgue de l’hôpital tout près de cher lui mais il emprunte aussi des morceaux de cadavre pour les étudier en détails dans son atelier et il achète aussi à un asile, une tête coupée. Il ira aussi beaucoup au Havre pour observer des tempêtes et la mer agitée. C’est donc une longue et minutieuse préparation qui permettra à Géricault de rendre cette scène avec tant de réalisme. Bien qu’il ne respecte pas la vérité historique car les naufragés ont été sauvés de jour sous un ciel dégagé, ni la réalité car le sel et la mer avaient gravement endommagés les corps des survivants, le rendu est réaliste. La préparation à son tableau lui prend dans son ensemble un peu moins d’un an.

 

 Après ses études, ses croquis et ses témoignages, Géricault achète une immense toile de 491 cm sur 716 cm et se rase le crâne. Il s’enferme complètement dans son atelier et n’en ressortira pas avant d’avoir finit sa toile. Il commence par esquisser quelques figures mais il peint pratiquement tout le tableau sans préparation sur la toile elle même. C’est en partie pour cette raison que sa toile est animée un mouvement si prononcé. Il sait dessiner comme le prouve ses études mais c’est avant tout un peintre. Ce qui l’intéresse c’est la matière. Il veut que l’on voit son travail. Et ce qu’il cherche à éviter, c’est un tableau comme ceux que fait David où la peinture est lisse et invisible et où la matière de la peinture disparait. Les néo-classiques cachent la peinture et veulent un tableau sans aucune trace de peinture. Géricault veut rendre une illusion de réalité mais il veut aussi montrer la peinture en elle même et c’est des arguments plastiques comme celui ci, que les opposants au romantisme utiliserons contre Géricault pour critiquer et faire oublier le côté politique de l’oeuvre. Géricault peindra cette oeuvre pendant 9 mois, et laissera cette toile à la postérité, comme une mère laisse son enfant au monde après 9 mois de gestation. Et il présentera sa toile au salon de 1819 où elle fera scandale.

 

Ce qui nous intéresse dans cette toile c’est la présence de cadavres. Pourquoi un artiste décide-t-il de peindre la mort ? Géricault a tout d’abord une obsession morbide pour la mort. Quand il peint des cadavres c’est pour exorciser ses pulsions car il se pose beaucoup de question sur la mort. Que ce passe-t-il après ? Est-ce qu’il n’y qu’un vide ou y’a t-il une vie après la mort ? Ce sont des sujets qui préoccupent beaucoup les romantiques au XIXème siècle. Mais il peint aussi une mort extreme. Les personnages qui sont maintenant des cadavres sont morts dans d’atroces conditions. Ils ont été tués par les éléments déchainés mais aussi par les hommes eux-même, les pires pulsions animales des hommes et les instincts les plus atroces et bestiaux ont eu raison d’eux. Donc Géricault peint ses cadavres pour que l’on s’interroge sur la mort mais aussi sur les hommes et que l’on réfléchisse en se disant « Pourrais-je faire la même chose ? ». Il nous incite à fouiller dans notre inconscient et dans nos rêves. Ce sont des morts qui servent à la philosophie. Mais le but du peintre est aussi de choquer. En effetl’un des aspects des cadavres le moins étudié est aussi le côté érotique du corps mort. Tous les corps que peint Géricault dans son tableau sont beaux même les cadavres. Le corps en bas à droite par exemple. C’est un jeune homme mort dont le visage est coupé par le cadrage du tableau mais son corps est mis en évidence. Le mort est à peine recouvert d’un voile blanc qui est devenu transparent avec la pluie. Le corps est complètement offert. Le peintre peint un cadavre érotique mais on peut se poser la question « Dans quel but? ». Je pense que c’est pour attirer l’attention du spectateur et peut-être même pour mettre en évidence le lien entre la mort et l’érotisme. Géricault rêve de reconnaissance, il lui faut donc faire preuve d’imagination et il doit présenter quelque chose de nouveau qui marquera les mémoires. Il peint ses cadavres en sachant très bien que cela va faire scandale. Il utilise la mort pour choquer. Et aussi il nous montre aussi à travers son tableau un naufrage mais pas n’importe quel naufrage, il nous peint le naufrage d’une frégate nommée la Méduse qui c’est échouée à cause de la monarchie. Donc c’est aussi dans un but politique qu’il utilisent ses cadavres. Il cherche à déstabiliser le régime en place et du même coup faire l’éloge du régime précédent, l’empire. 

 


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