The morgue – Andres Serrano – 1985

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   Andres Serrano est un artiste né à New York en 1950. Il suit des études d’art pendant deux années à la Brooklyn Museum Art School, mais a davantage appris par lui-même, et est devenu un autodidacte accompli. Son métier de photographe lui a permis d’explorer différents milieux, notamment celui de la religion, mais aussi de la mort. Chacune de ses séries explore sous tout les angles un thème qui lui permet également, outre l’aspect plastique, de traduire un message politique d’ordre social. Nomads et KKK, deux séries produites en 1990, réunissent des portraits d’individus appartenant à des groupes en marge socialement. En effet, Nomads rassemble les portraits de nombreux SDF, tandis que pourKKK, Andres Serrano a choisi de photographier des membres du Ku Klux Klan. Chacune de ses séries poursuit un but d’esthétisation, qui sert le message de l’artiste. La beauté de ces photos permet en effet aux spectateurs d’accepter les modèles dans leur propre milieu social, et non plus de les rejeter.

   Dans sa série The Morgue, datée de 1992, Andres Serrano a choisi de prendre pour modèles des corps morts. Tout comme il l’a fait dans ses autres séries, il a cherché la beauté dans des corps qu’il est pourtant difficilement acceptables de regarder, poussant à l’extrême la démarche d’esthétisation qui est l’une des caractéristiques de son travail. Si certains corps perdent totalement l’apparence de la mort, les titres se chargent pourtant de rappeler brutalement la réalité de ces photos.

   Andres Serrano choisit des corps très différents : certains sont visiblement morts, mais d’autres ne présentent aucun signe extérieur de mort. De ces corps, Andres Serrano extirpe les derniers restes de vie. Il ne photographie que des détails, et respecte l’intégrité et la vie privée des individus décédés. Le cadrage est resserré, la lumière vive, l’arrière plan totalement neutre, les étoffes d’un rouge sombre ; Andres Serrano a composé chacune de ses photographies avec un soin extrême, très proche de celui qu’apportaient les romantiques à la construction de leurs tableaux. Ces photographies, loin de dégager une impression de morbidité, semblent plutôt empreintes d’un calme et d’une sérénité proche d’un sommeil très profond.

ANDRES SERRANO  Fatal Meningitis II

ANDRES SERRANO Fatal Meningitis II

   À l’opposé, certaines des œuvres présentent des signes d’une mort violente, brutale et sauvage, et choquent le spectateur par leur crudité.

ANDRES SERRANO  Knifed To Death I  125,73 x 152,4 cm  1992

ANDRES SERRANO Knifed To Death I

  Andres Serrano choisit pour toutes ses photographies un titre qui montre très explicitement la façon dont ses modèles sont morts. À leurs façon, certains sont poétiques, mais tous nous rappellent la fatalité humaine : chaque être humain est destiné à mourir. Les causes énoncées ont souvent frappées au hasard, sans distinction de classe sociale, de sexe, ni d’âge. The Morgue ne réunit pas, comme dans d’autres séries, un groupe de personnes réunies par une idéologie, mais unies par un état dans lequel chacun finira par se retrouver.

   L’artiste a choisi de fixer son attention sur un unique détail, dans lequel il a trouvé la beauté qu’il recherchait. Il ne laisse par le regard du spectateur se perdre dans d’autres élements secondaires. Seule la beauté est visible, une beauté qui devient ironique et douloureuse une fois le titre lu. Le regard du spectateur est immédiatement confronté avec les corps, sans qu’aucune échappatoire ne lui soit proposée. Il se retrouve malgré lui dans une situation de voyeur, chaque photographie l’invitant à détailler sans pudeur les corps exposés.

   Les détails sont choisis sont souvent des mains, qui s’attirent et se répondent les unes aux autres. Des main abandonnées et émouvantes, pleines d’expressions, dans lesquelles Andres Serrano parvient à traduire énormément d’émotions. Beaucoup de regards aussi, vides, perdus dans une vision inaccessible au spectateur, qui pourtant aimerait comprendre, voir ce que ces regards voient.

ANDRES SERRANO  AIDS Related Death

ANDRES SERRANO AIDS Related Death

ANDRES SERRANO  Fatal Meningitis III

ANDRES SERRANO Fatal Meningitis III

ANDRES SERRANO  Fatal Meningitis I

ANDRES SERRANO Fatal Meningitis I

ANDRES SERRANO Hacked To Death II

ANDRES SERRANO Hacked To Death II

   Par ailleurs, seul le titre de l’exposition nous indique dans quel milieu ont étes prises ces photographies : aucune image ne nous montre la morgue. Donner ce titre à son travail n’a rien d’anodin et de fortuit. En effet, ce mot est particulièrement évocateur : on imagine aisément l’atmosphère aseptisée, les murs blancs et carrelés, les corps enveloppés dans des houses… Mais absolument rien de tout cela n’apparaît dans les photographies. Par ailleurs, ces photographies prises par Andres Serrano n’ont rien à voir avec celles prises habituellement dans une morgue. Ce ne sont pas simplement des documents qui montrent un individu mort afin d’en conserver une trace dans un registre en d’en enregistrer le passage dans la morgue, ce sont des photographies qui vont chercher le beau et l’absolu de la mort dans les corps. D’un sujet morbide, Andres Serrano fait une oeuvre d’art.

   Dans certaines des interviews qu’Andres Serrano a pu faire à propos de The Morgue, il évoque ses difficultés à photographier ces corps. Une fois mis face à de réels corps, il lui a été difficile d’en chercher la beauté. Ce que ne transmettent pas ses photographies, ce sont les odeurs, qui l’ont pourtant beaucoup marquées : des odeurs de chair morte, parfois brûlée, parfois même en décomposition.

ANDRES SERRANO  Airplane Crash

ANDRES SERRANO Airplane Crash

   Il a assité aux autopsies, qui lui ont montré les corps dans leur plus absolue intimité, qu’il a choisi de ne pas inclure dans The Morgue. Pendant plusieurs mois, il s’est rendu dans la morgue, mais ce sujet ne le quittait pas quand il rentrait chez lui : il lui était impossible d’oublier ce qu’il voyait durant ces séances de photographies. Il a parfois eu du mal à trouver la beauté dans les corps qui se présentaient à lui : il devait alors jouer avec les drapés, le fond, la lumière, pour que finalement se présente la photographie telle qu’elle doit être.

   Ce malaise que l’artiste a ressenti devant ces corps peut être mis en echo avec celui épprouvé par les spectateurs qui venaient voir l’exposition The Morgue. La différence entre les corps morts et leur représentation photographique était souvent oubliée, ce qui donnait aux spectateurs l’impression très réaliste de se trouver devant des corps morts. Sans cette barrière de la représentation, il est peut choquant ou effrayant de se retrouver devant ces représentations de la mort auxquelles peu de personnes ne peut prétendre être réellement préparées. Certains groupes, notamment religieux, ont été choqués par ce travail, refusant qu’un artiste puisse vouloir désacraliser la mort en la rendant belle.

   Le travail d’Adres Serrano nous montre des corps très simples, certains d’une beauté physique indéniable, d’autres beaucoup moins, tous très différens les uns des autres. Les causes de leur mort sont diverses, bien que certaines puissent se ressembler, et aboutissent toutes au même but.

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